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L’émotion : du ressenti au dire, un processus d’apprentissage

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L’émotion : du ressenti au dire, un processus d’apprentissage
2018 | 04

Mots clés : émotion, empathie, violence, éducation

Quel rôle jouent les émotions dans les relations interpersonnelles ? Peut-on aider les enfants, par un travail sur les émotions, à améliorer leurs relations aux autres ? Peut-on stimuler leur empathie ?

Afin de pouvoir répondre à ces questions, dans un premier temps, nous nous penchons sur le rapport à l’émotion chez l’enfant et le lien entre ce rapport et les attitudes violentes. Nous analysons ensuite le processus de construction du rapport émotionnel chez le tout-petit. Finalement, nous abordons la question de l’ « éducation émotionnelle », ses objectifs et les facteurs qui la soutiennent : les attitudes qui favorisent la reconnaissance des émotions et l’empathie chez les enfants.

Le rapport à l’émotion dans les relations interpersonnelles

Les recherches montrent que lors d’un acte violent, les enfants sont souvent sous l’emprise de leurs émotions. Lorsqu’ils sont incapables de les identifier, de les verbaliser et de les communiquer, ils peuvent réagir violemment, l’acte violent procurant des satisfactions immédiates et anxiolitiques [1]. Lors d’un acte violent, les enfants peuvent également avoir des difficultés à ressentir les émotions de l’autre et à se mettre à sa place, c’est-à-dire à ressentir de l’empathie pour lui.

Qu’est-ce qu’une émotion ? D’où vient cette difficulté des enfants à comprendre leurs propres émotions et celles des autres, et/ou à pouvoir réguler leurs émotions ?

Suivant Heuyer [2], le mot « émotion » contient le radical « motion » et le préfixe « e », et fait référence à un mouvement hors d’une position d’équilibre. Au départ, réaction physiologique à une stimulation, l’émotion s’exprime par une mobilisation énergétique du corps qui se met en tension, prêt à l’action. Mais « pour que l’individu puisse en être l’acteur et non pas le jouet, encore faut-il qu’il puisse l’identifier, la nommer, la reconnaître en lui-même [3] » ; car si éprouver des émotions est inné, les (re)connaître procède de la transmission humaine [4] et résulte d’un processus d’apprentissage qui se fait dès la naissance. L’émotion relève donc également de la communication et de l’interaction sociale. « Elle apparaît comme support et comme produit des communications corporelles vocales et verbales qui constituent la relation entre le bébé et sa mère [5] » (ou son partenaire relationnel habituel).

Comment se déroule ce processus ?

Du ressenti au dire : le processus d’apprentissage émotionnel 

Dès la naissance, lorsqu’un parent et son bébé se regardent, la mère (le père) interprète le sens de l’émotion observée sur le visage du bébé et imite, en miroir, ses mimiques, en les exagérant – dans le sens de l’émotion attribuée – en les accompagnant d’une musique vocale (prosodie), puis en la nommant verbalement (ex. : « tu souris parce que tu es content ! »). Ainsi, le parent « communique à l’enfant le sens affectif de cette expression, il la reconnaît, la lui attribue et la lui ’offre’ » [6]. Cette réaction provoque à son tour une surenchère expressive chez le bébé, à laquelle répond à nouveau le parent.

Dans ce processus, c’est un ensemble d’éléments expressifs cohérent – un certain regard, une expression du visage, une intonation et une musicalité vocale, des mots, un rythme gestuel et une tonicité corporelle spécifiques – qui traduit l’émotion ; une émotion positive, comme la joie, se traduisant par une mimique souriante, une voix douce, un rythme calme, une tension relâchée et à l’opposé, une émotion négative, comme la colère, s’accompagnant d’une mimique fermée, une voix un peu aigüe, un rythme légèrement saccadé et une tonicité raidie…

Au début, le bébé n’a pas conscience de l’expression sur son propre visage, mais quand ces processus d’échanges de regards et d’émotions librement exprimées, variées, partagées et nommées sont cohérents et répétés, le parent « « transfuse » à son bébé quelque chose qui a trait à la signification, la clef du sens passe de l’un à l’autre [7] ».

En grandissant, le petit enfant accède alors à la capacité de se représenter les émotions et de pouvoir les exprimer : « je suis content », « je suis en colère » …

Par contre, quand le parent présente des incohérences expressives – par exemple, il est fâché, mais ne se l’autorise pas et, malgré une mimique figée, il parle d’une voix douce – la discordance des signes brouille l’émergence du sens chez l’enfant.

De même, quand le parent est envahi par une émotion récurrente, la représentation offerte à l’enfant est limitée ou déformée, et l’enfant l’intègre de manière problématique. Ou encore, quand le parent n’est pas disponible pour l’enfant ou ne fait aucune mimique, le partage émotionnel est réduit, et le bébé vit une sorte de retrait émotionnel qui peut, s’il perdure, induire chez lui une capacité restreinte de représentation des émotions, voire des problèmes de développement.

La liberté d’expression émotionnelle des parents et la qualité/quantité de leur transmission au tout-petit sont donc déterminants dans la prise de conscience, la représentation et l’expression des émotions chez l’enfant. Ils le sont également dans l’apprentissage de leur régulation [8].

Dialoguer pour apprendre à réguler ses émotions

Après 3 ans, il semblerait que l’apprentissage de cette régulation se fasse par la parole, dans les narrations de l’enfant, en interaction avec son parent [9]. Le fait de narrer une histoire ou une anecdote permettrait à l’enfant de prendre du recul par rapport à son vécu émotionnel, mais la façon dont interagit l’adulte à cette narration serait déterminante dans cet apprentissage.

Parfois, le parent prête une oreille distraite et réagit peu au discours de l’enfant. Dans d’autres cas, il s’intéresse au récit de l’enfant et le questionne, mais uniquement à propos des faits de l’histoire – « ce qui s’est passé » –. Dans ces cas, l’absence de réflexion et de narration émotionnelle remettrait en question l’apprentissage de leur régulation. Mais dans d’autres cas, le parent stimule l’enfant à produire un récit équilibré entre les faits et le ressenti émotionnel : il aide l’enfant, non seulement à raconter l’histoire, mais à exprimer son ressenti émotionnel au cours de l’histoire [10], ce qui favoriserait l’apprentissage de sa régulation.

Ces trois postures parentales [11] auraient donc des conséquences différentes sur le rapport de l’enfant à l’émotion : l’enfant « apprendrait » non seulement comment réguler ses émotions (ou non), mais aussi quelles émotions peuvent être partagées, avec qui, et, s’il est important de les partager [12].

Les émotions dans la relation à l’autre

Petit à petit, l’enfant se construit ainsi un mode d’agir émotionnel qui prendra forme, dans la relation à l’autre, selon l’une des modalités suivantes : la coupure émotionnelle, la contagion émotionnelle ou l’empathie.

  • La coupure par rapport aux émotions est un « processus pour mettre à distance et se couper d’émotions ou d’affects dont on redoute, le plus souvent inconsciemment, la perte de contrôle et/ou la souffrance qu’ils occasionnent [13]. » Il a lieu quand l’enfant éprouve des difficultés à réguler ses propres émotions.
  • La contagion émotionnelle est une « aptitude biologique innée à se laisser envahir, happer par les émotions d’autrui [14] ». Elle résulte d’une imitation posturale et faciale automatique qui, en donnant une information kinesthésique en permet la reproduction.
  • L’empathie est la « capacité à se représenter ce que ressent ou pense l’autre ou les autres tout en le distinguant de ce que l’on ressent et de ce que l’on pense soi-même. [15] » Elle a lieu lorsque les processus régulateurs sont efficaces, et quand l’enfant est capable d’assurer le maintien de son organisation au moins dans certaines marges, et dès lors, de contenir la contagion émotionnelle [16].

L’importance du processus d’apprentissage du rapport à l’émotion chez l’enfant, dès sa naissance, met en évidence le rôle fondamental des parents. Néanmoins, l’enfance et le milieu plus large – milieu d’accueil, école – sont des lieux/moments également privilégiés pour cet apprentissage, où d’autres adultes peuvent prendre le relais. C’est dans cet esprit que certain.e.s promeuvent l’ « éducation émotionnelle ».

L’ « éducation émotionnelle »

Comment stimuler chez les enfants, une meilleure connaissance de leurs émotions et l’empathie ? La proposition d’une « éducation émotionnelle », à l’école, dès le plus jeune âge, vise cet objectif. Il s’agit d’améliorer la capacité des enfants à  [17] :

  • identifier leurs émotions et celles d’autrui ;
  • comprendre les causes et les conséquences de leurs émotions et de celles d’autrui ;
  • être capables d’exprimer leurs émotions de manière socialement acceptable et permettre aux autres d’exprimer les leurs ;
  • être capables de gérer leurs émotions et celles d’autrui ;
  • utiliser leurs émotions et celles des autres pour accroître l’efficacité de la réflexion, des décisions et des actions.

Pour atteindre cet objectif, l’attitude des adultes est fondamentale.

Facteurs facilitateurs de l’ « éducation émotionnelle »

Pour accompagner les enfants dans ce processus d’apprentissage, il est nécessaire que les adultes puissent [18] :

  • manifester de l’affection aux enfants et avoir une attitude soutenante, associant à la fois la chaleur et le contrôle [19] ;
  • accueillir le ressenti des enfants, sans jugement ;
  • verbaliser les ressentis des enfants et les aider à comprendre qu’un comportement stratégique né d’une émotion, qui a pu être fonctionnel à un moment donné, peut ne plus l’être et qu’ils peuvent faire d’autres choix ;
  • aider les enfants à reconnaître les émotions des autres ;
  • sensibiliser l’enfant à l’impact de ses actions sur autrui, en montrant que c’est son action qui est à l’origine de la détresse d’autrui lorsque c’est le cas [20] ;
  • agir de manière altruiste et servir ainsi de modèle pour l’enfant ;
  • fournir à l’enfant l’occasion d’être utile aux autres. 

Des pistes d’actions … et de réflexion

Dans une prochaine analyse, nous aborderons trois pistes d’actions concrètes conçues pour aider les enfants à identifier leurs émotions, les exprimer et développer leur empathie.

D’autre part, nous aimerions souligner que si le rapport à l’émotion est un élément clé des relations interpersonnelles ainsi que de la compréhension et prévention des comportements violents chez les enfants, il nous semble également opportun de mettre en évidence les composantes sociales à l’oeuvre dans les comportements, par une approche des cultures enfantines : une thématique que nous aborderons également prochainement.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles



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