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Idéal de minceur et construction identitaire de l’enfant

La poésie en classe, pour grandir en humanité et en liberté

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Intimité et pudeur chez l’enfant

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La poésie en classe, pour grandir en humanité et en liberté
2021 | 08

La poésie à l’école peut rester enfermée dans des pratiques traditionnelles et peu heureuses - dont l’habituelle récitation, seul·e devant la classe... - ou, au contraire, permettre d’explorer des territoires de liberté totale avec les enfants. Cette analyse plaide résolument pour la seconde voie !

La poésie, c’est autre chose.

GUILLEVIC

Pour savoir qui l’on a envie d’être,

accéder à la poésie de son époque est essentiel.

Jean-Paul SIMÉON

Par Caroline Leterme

Mots-clés : 3-12 ans, école, développement de l’enfant

La poésie en classe, pour grandir en humanité et en liberté

Un dimanche soir, ma fille (10 ans) ouvre l’impressionnant recueil « Je me transporte partout » de Jean-Claude Pirotte [1], déposé sur un coin de la table du salon. Elle s’amuse et nous réjouit en commençant à lire à voix haute, au hasard, l’un et l’autre de ces 5 000 poèmes inédits, publiés après la mort du poète. Quand elle choisit de lire l’ultime poème du recueil, c’est le coup de foudre : elle le lit, rit, le relit, s’émerveille… et décide, dans la foulée, de l’apprendre. Je l’aide à répéter, et au bout d’un moment, elle le récite en boucle avec une joie et une emphase manifestes dans la voix et le corps entier :

aimer l’hiver
tuer le vent
vivre à l’envers
ou à l’endroit

prendre la proie

pour l’ombre nue

chercher la nue
dans le ciel froid

souffler le chaud
souffler le froid
c’est un défaut
mais ça me va

J’ignore pourquoi ce poème lui a tant plu, le sens qu’elle y a trouvé, tout comme j’ignore ce qui animait le poète lorsqu’il l’a couché sur le papier de son dernier cahier, peut-être dans son ultime souffle de vie… Toujours est-il que pour ma fille, ce soir-là, c’était « le bon poème […] Celui qui vous subjugue, qui vous prend à la gorge, qui vous retourne l’âme comme un gant, qui vous donne le vertige comme au bord de l’abîme. Celui dont vous jureriez qu’il n’a été écrit que pour vous [2] ».

L’enfermement dans des pratiques traditionnelles

Son « bon poème », ma fille l’a donc découvert par hasard, dans un livre qui, a priori, ne lui était pas destiné… Elle s’est alors joyeusement emparée de ce poème, qui l’a accompagnée plusieurs jours durant. Elle qui pourtant déteste la poésie lorsqu’elle doit l’apprendre par cœur pour l’école et – pire encore – la réciter devant toute la classe… « Dans l’immense majorité des classes, l’accès à la poésie se réduit à la pratique traditionnelle de la récitation et de l’explication de textes », déplore lui aussi Jean-Pierre Siméon, poète et professeur. Il souligne qu’ « une pédagogie fondée exclusivement sur ces deux exercices ancestraux et sacralisés a des effets catastrophiques », car elle détourne, « malgré la bonne volonté qui [l’]accompagne, d’une pratique heureuse et libre de la poésie [3] ».

Il est pour le moins paradoxal que la poésie, qui ne se laisse enfermer dans aucune définition ni aucune forme, reste le plus souvent prisonnière d’habitudes scolaires anciennes et figées – ou se voit délaissée, abandonnée. Comme le signale Serge Martin, « les programmes montrent des faiblesses rédhibitoires et la tradition professionnelle a toujours obligé chacun à réitérer des choix naturalisés sans que puisse être pensée la configuration d’ensemble dans toute sa complexité [4] ». Il incombe donc aux enseignant·es de s’affranchir de cette tradition et ces choix balisés. Mais… gare ! « Entrer dans un livre de poèmes, c’est d’abord et avant tout entrer dans un territoire de liberté totale ! Et c’est un peu à cause de cela que lire de la poésie à l’école, ça nous inquiète… [5] », confie Patrick Joquel. Ce n’est pourtant qu’en cédant à cette exigence de liberté que l’enseignant·e pourra, grâce à l’apport des poètes, « éveiller les jeunes à l’inconnu, leur donner la familiarité, le goût, l’appétit, la gourmandise de ce qui les sort d’eux-mêmes et de la pensée fossilisée, faire en sorte que leur compréhension du monde soit en perpétuel éveil, une contestation de ce qu’ils croient savoir [6] ».

La poésie comme ouverture et lieu de questionnements

Pour Siméon, la poésie ne constitue rien de moins que l’essence de l’éducation, parce qu’elle met en question les raisons et les impasses de l’existence, et donc ce que vivre et grandir, mais aussi aimer, souffrir, accepter ou refuser veulent dire [7]. Au moyen de « la langue partagée par tous mais réinventée par le poète [8] », la poésie traite des grandes interrogations universelles, auxquelles les enfants sont très sensibles : « l’enfant aussi se pose la question de son devenir, du devenir du monde. Ses premières interrogations, qui durent jusqu’à l’adolescence et au-delà, sont métaphysiques [9] ». Tel poème permettra alors, par exemple, d’aborder le thème de la mort avec un enfant, tout en évoquant aussi la vie… C’est en cela que la poésie est une ressource extraordinaire et irremplaçable [10].

Les grandes interrogations métaphysiques (le sens de la vie, de la mort, la question du beau, de la souffrance…), certes, mais aussi toutes les choses qui traitent de la réalité, du quotidien :

un poète, ça fait les courses et ça a mal aux dents, ça se soucie du chômage et du sida. Et quand il parle, dans ses poèmes, il parle des choses les plus banales, qui sont celles de tout le monde : de ses doutes, de ses joies, de ses colères, de ses peurs, de ses défaites, de ses étonnements, de son désir d’être autre chose, d’être autrement, de ce qu’il ne comprend pas, de ce qu’il croit comprendre dans les instants de sa vie qui sont les instants de tout le monde [11].

L’enfant, qui en grandissant progresse dans sa conscience de lui-même, des autres et du monde, pourra ainsi trouver dans la poésie autant d’échos à ses émotions, ressentis et pensées les plus intimes, car « on y propose […] des pistes pour comprendre la vie sans imposer de solution miracle à la condition humaine [12] ». Ou, comme le suggère une autre auteure, la poésie est « juste une autre manière de penser le monde qui s’engouffre dans nos corps ; l’autre versant de la pensée par où je cède un peu de place à ce qui me dépasse encore […] [13] ».

Permettre aux enfants de grandir en poésie, « c’est faire confiance à leurs perceptions, valider leurs désirs et accepter la réalité telle qu’ils la conçoivent [14] ». Favoriser un accès libre et varié, sans pression ni contrainte, aux poèmes les plus diversifiés équivaut ainsi à jalonner la construction identitaire de l’enfant de précieux repères, outils, mots (lus, entendus, écoutés, répétés…) qui l’aideront dans sa compréhension du monde et l’acceptation de soi. Qu’il est rassurant d’apprendre, quand on est enfant, que « le poète […] a peur comme lui dans la nuit »… « mais qu’il en convoite aussi le mystère [15] » !

On le comprendra aisément : cette ouverture et ce questionnement (renouvelés et différents dans chaque poème) qui surgissent par l’évocation des émotions et du subtil, par l’égarement ou l’émerveillement, ont besoin de lenteur, de récurrence et d’une forme de recueillement, ou en tout cas d’attention, pour qu’une vraie rencontre puisse se produire entre le texte – écrit ou oralisé – et l’enfant. L’enseignant·e , s’il·elle considère la poésie comme un moyen essentiel de la création par l’enfant de son identité [16], aura à cœur de favoriser différents moments de familiarisation avec la poésie et les poètes, et d’en varier les modalités d’approche, sans attentes ni exigences particulières. Chaque enfant, avec son individualité et son vécu unique, pourra ainsi entrer, à son rythme et à sa manière, en résonance avec ce mode particulier d’expression du monde, de la pensée et des rapports aux autres.

Une contre-norme indispensable… pour trouver sa voie

Opter pour une découverte et des pratiques de la poésie libérées de tradition, d’exigence et de l’obligatoire récitation, c’est donc « parier sur la liberté [17] ». Au sein d’une institution (l’Ecole) dont la fonction première (et légitime) est de transmettre les normes utiles pour s’insérer dans la communauté, la poésie agit de surcroît comme une contre-norme indispensable [18]. L’exploration libre du langage, notamment, permet de décomplexer le français et de stimuler auprès des enfants l’envie de l’exploiter [19]. Bien plus, la poésie, forte d’une liberté de ton, de forme et de contenu absolue, « exerce une fonction critique vis-à-vis de la notion même de « savoir » ; elle énonce la fragilité de la norme et bouleverse les repères du contrat didactique [20] ». Aux yeux de Siméon, cette fonction critique est cruciale, car elle enseigne aux élèves la relativité face aux normes, le droit à l’écart et le sens de la transgression [21].

Liberté, contre-norme et transgression : un cocktail dangereux et effrayant pour les enseignant·es, qui n’aurait pas sa place en classe… ? Et s’il s’agissait plutôt d’exemples et de compétences utiles aux (petit·es et grand·es) citoyen·nes, dans cette société et ce monde qui ont cruellement besoin de personnes ayant développé des aptitudes intellectuelles et morales au dépaysement et à l’entendement [22] ? Et si notre époque réclamait, plus que jamais, des personnes capables à la fois d’émerveillement face à la vie et de critique face aux systèmes mortifères [23] ? Et si la pratique de la poésie (telle que nous l’entendons dans cette contribution), loin d’être inutile, ringarde ou inappropriée en classe, était plus que jamais nécessaire et vitale pour les enfants qui grandissent dans un monde où les défis (sociaux, écologiques, climatiques, géopolitiques…) nous semblent de plus en plus vertigineux ?

Parce qu’ils constituent « le moyen le plus fort, le plus rapide, le plus nécessaire à ce que chacun trouve sa voix [24] », les enseignant·es ne devraient pas hésiter à servir aux enfants des poèmes nombreux et variés – courts ou longs ; en langue française ou en langue étrangère ; classiques ou contemporains ; réputés savants ou classés populaires ; modernes ou anciens ; en vers ou en prose ; avec approche visuelle et approche sonore ; etc. [25] La poésie alors, loin de se résumer à un support didactique pour uniquement exercer la mémorisation [26] ou explorer la langue française, devient un véritable levier d’émancipation et de citoyenneté pour chaque élève qui aura pu apprendre à l’apprivoiser et l’apprécier : « car il n’y a pas à trouver une voix (voie) mais autant de voix (voies) que nécessaire(s) dans l’aventure d’une vie [27] ».

En guise d’envol…

Tom (12 ans) demande au poète : « vous trouvez ça vraiment actuel de faire de la poésie ? » « Oui ! », lui répond David Dumortier. « Ecrire de la poésie est beaucoup plus moderne que de vendre des pesticides ou de la mauvaise nourriture. Et encore plus que de vendre des fusils ou des bombes… [28] » Pour moi, tout est ainsi dit. Pour vous aussi ?

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles



Licence Creative Commons
La poésie en classe, pour grandir en humanité et en liberté de Caroline Leterme est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


[1PIROTTE, Jean-Claude, 2020. Je me transporte partout. 5 000 poèmes inédits (2012-2014). Ed. Cherche midi.

[2SIMÉON, Jean-Pierre, 2003. Aïe ! Un poète. Ed. du Seuil.

[3SIMÉON, Jean-Pierre, 2012. La vitamine P. La poésie, pourquoi, pour qui, comment ? Ed. Rue du Monde, p. 119-120.

[4MARTIN, Serge, 2010. « Présentation. Les poèmes au cœur de l’enseignement du français ». Le français aujourd’hui [en ligne]. 2010/2 (n° 169). [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse :

https://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2010-2-page-3.htm

[5JOQUEL, Patrick, 2012. La poésie contemporaine à l’école. Pistes pour les enseignants. Ed. du Jasmin, p. 9.

[6SIMÉON, 2012, p. 70.

[7SIMÉON, 2012, p. 35.

[8SIMÉON, 2012, p. 25.

[9SIMÉON, 2012, p. 52.

[10SIMÉON, 2012, p. 53.

[11SIMÉON, 2003.

[12BEAUREGARD D., Virginie, 2020. « 5 bonnes raisons de faire lire de la poésie aux enfants ». Les libraires [en ligne]. 1er juin 2020. [Consulté le 31 mai 2021]. Disponible à l’adresse :

https://revue.leslibraires.ca/articles/poesie-et-theatre/5-bonnes-raisons-de-faire-lire-de-la-poesie-aux-enfants/

[13BALDACCHINO, Adeline, 2014. « Poésie, anarchie et désir ». Ballast [en ligne]. 16 décembre 2014. [Consulté le 21 janvier 2021]. Disponible à l’adresse :

https://www.revue-ballast.fr/poesie-anarchie-et-desir/

[14BEAUREGARD D., 2020.

[15SIMÉON, 2012, p. 38.

[16SIMÉON, 2012, p. 80.

[17JOQUEL, 2012, p. 9.

[18SIMÉON, 2012, p. 115.

[19BEAUREGARD D., 2020.

[20SIMÉON, 2012, p. 116.

[21SIMÉON, 2012, p. 113.

[22SIMÉON, 2012, p. 113.

[23Voir à ce sujet notre récente analyse : LETERME, Caroline, 2021. « Apprendre à désobéir ? La question de la désobéissance civile chez les jeunes ». CERE asbl [en ligne]. Mars 2021. [Consulté le 26 août 2021]. Disponible à l’adresse :

http://cere-asbl.be/spip.php?article313

[24MARTIN, 2010, p. 11.

[25MARTIN, 2010, p. 9.

[26« Je ne réfute pas le principe de la mémorisation du poème, mais je conteste le fait qu’elle soit à l’école [...] le tout ou rien de la pédagogie de la poésie », écrit Siméon, avec lequel nous sommes assez d’accord !

SIMÉON, 2012, p. 128.

[27MARTIN, 2010, p. 11.

[28HENRY, Jean-Marie, SERRES, Alain (poèmes choisis par), CORVAISIER, Laurent (illustrations), 2018. Pff ! ça sert à quoi la poésie ?! Réponses des poètes et autres petits secrets de fabrication. Ed. Rue du monde, p. 40.



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