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Apprendre à désobéir ? La question de la désobéissance civile chez les jeunes

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Apprendre à désobéir ? La question de la désobéissance civile chez les jeunes
2021 | 03

Par Caroline Leterme

Mots-clés : désobéissance, citoyenneté, adolescent·es

Apprendre à désobéir ?

Faut-il encourager les jeunes à désobéir ? Désobéir à quoi, et au nom de quoi ? Qui sont ces jeunes qui s’engagent dans la désobéissance civile, et pourquoi le font-ils·elles ? Ces quelques questions forment le point de départ de notre analyse, en cette période où de multiples crises et enjeux sociétaux – parfois liés à (et souvent amplifiés par) la gestion de la crise du Covid- 19 – nous rappellent la nécessité, pour les citoyen·nes, d’interroger la légitimité des dispositifs et lois édictés par le pouvoir pour régir la vie en société.

Les contours de la désobéissance civile

Si la désobéissance civile ne se laisse pas définir de manière unanime ni définitive, quelques critères font consensus pour la caractériser. Ainsi, il s’agit d’une action politique directe de résistance, qui est dirigée contre le pouvoir en place afin de modifier le rapport de force actuel. Les désobéisseur·ses poursuivent l’intérêt commun, au nom de valeurs ou principes qui leur semblent justes – John Rawls [1] souligne à cet égard que les désobéisseur·ses, contrairement aux objecteur·ses, ne font pas appel aux principes de leur moralité personnelle, mais recourent à « la conception commune de la justice qui sous-tend l’ordre politique [2] ».

En outre, une action de désobéissance civile se veut non-violente [3] et a une dimension collective [4]. Elle consiste à désobéir publiquement à une loi jugée injuste : elle est donc « légitime mais illégale, alors que la loi ou la décision à laquelle les désobéisseur·ses s’opposent est légale mais illégitime [5] ». Ces dernier·es « assument leurs actions en leur nom propre, voire annoncent leurs actions avant de les réaliser [6] ». Enfin, l’objectif final est de contraindre l’autorité à (r)établir la justice [7].

La désobéissance comme résultante d’un cheminement

Pour Damien Charles, de l’asbl Quinoa [8], « il ne s’agit pas de présenter la désobéissance comme le Saint Graal du changement social, mais de lui rendre la place qu’elle mérite aux côtés des autres modes d’action des faire avec et faire sans [9], afin d’envisager leur complémentarité [10]. » C’est ainsi que l’asbl Quinoa a conçu Dezobeyi [11], un outil pédagogique utilisé auprès des jeunes pour « discuter de ce qu’on entend par la désobéissance civile, montrer qu’elle a permis d’obtenir des victoires par le passé et qu’elle est encore utilisée aujourd’hui [12] », indique Pauline, animatrice. La première phase du jeu invite les jeunes à partager leurs expériences de désobéissance, au sens large. En général, ils·elles citent des exemples en milieu scolaire ou familial, c’est-à-dire la désobéissance par rapport aux règles éducatives. « Et quand on leur demande pourquoi ils·elles désobéissent, on en arrive très vite aux concepts de justice et de légitimité », explique Pauline, en poursuivant : « c’est très intéressant, car cela permet d’embrayer sur la désobéissance civile et le collectif : il s’agit d’agir, par la désobéissance, pour modifier une loi pas uniquement pour soi ou quelques-uns, mais parce que cela revêt un intérêt pour la collectivité ».

Cet outil (comme les autres animations de Quinoa) s’adresse aux plus de quinze ans, afin de pouvoir développer la vision systémique portée par l’asbl : « cela nécessite d’avoir accès à la pensée complexe, de pouvoir faire le lien entre les différents systèmes de domination et d’oppression qui existent ». De fait, la désobéissance civile « implique de questionner nos systèmes de valeurs et ceux qu’incarnent nos textes de lois. Elle amène à débattre de morale, d’éthique, d’intérêt général. […] Elle demande de comprendre le cadre législatif dans lequel elle se réalise. Elle nécessite aussi d’apprendre à organiser une démarche collective, à se fixer des objectifs et à mener une campagne pour les atteindre [13] ».

Youna Marette [14] est une jeune activiste bruxelloise ; son parcours illustre ce cheminement comportant différentes facettes et étapes : « vers 14-15 ans, je me posais énormément de questions sur l’état du monde, parce que je me rendais compte que les médias traditionnels véhiculaient beaucoup d’informations négatives, mais pas de vraies explications ou de mise en évidence des causes… [15] » Elle a alors l’opportunité de suivre un an de formation sur des thématiques transversales auprès de l’ONG Défi Belgique Afrique [16], avec notamment un voyage en immersion dans un pays africain pour y rencontrer d’autres jeunes suivant la même formation. Cette expérience constitue pour elle le « vrai déclic », lui permettant à la fois de répondre à bon nombre de ses questions (… tout en en suscitant d’autres), et de se retrouver face à une nouvelle nécessité : « par mes prises de conscience, j’avais désormais le « devoir », le besoin d’agir de toutes les manières possibles à mon échelle ». Un peu plus tard, elle deviendra alors le relais francophone à Bruxelles du mouvement Génération Climat, qui a notamment organisé les marches (grèves) étudiantes pour le climat en 2019.

La désobéissance civile constitue pourtant une étape supplémentaire à l’organisation de marches, étape qui fut franchie par certain·es car « une partie des étudiant·es ne voyait plus l’intérêt des marches : c’était chaque semaine le même parcours, les journaux couvraient chaque marche de la même manière, on était encadré·es par les mêmes policier·es… » Elle pointe ainsi une forme d’« institutionnalisation » du mouvement ; les jeunes activistes prennent conscience que « les marches, c’était idéal pour mettre la pression sur les politicien·nes, mais qu’elles devaient être combinées avec des manifestations plus radicales, des actions chocs style blocage, etc. ». En outre, ce passage à des actions directes non-violentes, caractérisant la désobéissance civile, permet selon elle à chaque individu de « se sentir plus utile que dans une grande masse comme une manif’… Même si on soutient la même cause, mettre son énergie dans de plus petites actions permet d’avoir le sentiment d’atteindre des résultats plus concrets ».

Les facteurs favorisant l’implication des jeunes en désobéissance civile

Poursuivant son témoignage, Youna Marette explique : « ce qui m’a poussée vers un autre type d’activisme, la désobéissance civile, c’est que plus je rencontrais les politicien·nes, plus ma croyance qu’ils·elles allaient nous sauver se fissurait. Je me rendais compte qu’ils·elles n’avaient pas tant de pouvoir que cela pour changer les choses – car d’autres tirent les manettes –, et que, même avec les meilleures intentions du monde, cela prendrait trop de temps – car le système politique est ainsi fait… ». Ce constat est partagé par un grand nombre des désobéisseur·ses qu’elle côtoie : selon elle, le facteur premier expliquant l’engagement des jeunes dans cette voie est le manque de confiance envers les politicien·nes. Et d’ajouter : « le changement doit venir d’en bas ! Nous devons initier le changement, et non plus attendre ».

Olivier Maurel [17], interrogé sur les facteurs facilitant l’implication des jeunes dans une démarche de désobéissance civile, en liste toute une série : être informé·e (ou en avoir la volonté) et sensibilisé·e à des questions sociales, économiques ou écologiques ; être soutenu·e par sa famille ou parfois, au contraire, être en révolte contre elle ; avoir acquis certaines convictions ; avoir connaissance et/ou participé à des actions de désobéissance civile, s’informer sur les acteur·rices de grandes campagnes de désobéissance civile ; être persévérant·e et avoir le courage d’oser se confronter à une éventuelle répression violente [18]… De même, il pointe l’importance de l’éducation parentale, développant l’idée qu’« avoir été élevé·e dans la confiance en soi et aux autres (avec des parents qui ont fait confiance à la sociabilité des enfants) […] permet de croire qu’il est possible de convaincre les autres en s’engageant dans un esprit de vérité […] [19] ».

Selon Maurel, « la réalisation de ces différents facteurs semble s’expliquer essentiellement par le type d’éducation qu’on a reçu [20] ». Or, « la capacité de désobéir, et surtout de réfléchir pour savoir si on doit obéir ou non, est une capacité essentielle, bien moins répandue qu’on ne le croit [21] » ; Maurel souligne par conséquent qu’il faut se garder de détruire cette capacité dès la prime enfance. Raison pour laquelle il se consacre depuis une vingtaine d’années à faire prendre conscience de la réalité de la violence éducative et de la nocivité de ses effets : « l’humanité entière a été soumise depuis des millénaires à une méthode d’éducation violente et humiliante fondée sur les menaces, les coups et autres punitions […]. Cette éducation a préparé les êtres humains à se soumettre à des régimes politiques autoritaires, voire dictatoriaux […] [22] ». D’où la nécessité d’évoluer vers des méthodes d’éducation qui respectent vraiment les enfants : « leur permettre de déployer leurs capacités relationnelles innées peut faire espérer un recours plus fréquent à des moyens de lutte non-violents comme la non-coopération et la désobéissance civile [23] » pour faire évoluer la société.

La désobéissance comme outil d’émancipation

Alors, faut-il apprendre aux jeunes à désobéir… ? Pour Youna Marette, « ce n’est pas une bonne chose si on n’apprend pas d’abord aux jeunes à penser par eux-mêmes ». Ainsi, pour que les jeunes puissent s’emparer de la désobéissance (civile) comme véritable outil d’émancipation individuelle et collective, deux aspects nous semblent nécessaires et complémentaires.

D’une part, dans l’éducation véhiculée au sein des familles et des écoles [24], il est utile d’encourager et valoriser la compétence et le droit de désobéir dans les différentes situations où les enfants et adolescent·es ressentent de l’injustice, c’est-à-dire légitimer l’opposition et la désobéissance au nom de son intégrité et/ou de ses idéaux. Car, comme l’indique Jesper Juul, « la désobéissance des enfants n’est en rien une attaque du pouvoir des adultes. Ce n’est pas non plus l’expression d’une irresponsabilité sociale. Mais plutôt un moyen pour l’enfant de développer son intégrité et son sens de la responsabilité personnelle [25] ».

D’autre part, dans le cadre de leur formation citoyenne, il convient de permettre aux jeunes « de se faire eux-mêmes une idée du monde, en leur donnant des informations et des outils pour les comprendre », propose Youna Marette : « ainsi, on peut se créer un récit et choisir ce qu’on soutient ou pas dans le monde ». Plus spécifiquement, il importe d’informer et de sensibiliser les jeunes aux différentes luttes pour la liberté et les droits civiques (mais aussi environnementaux, etc.), d’en retracer l’histoire, d’en présenter les différents modes d’actions, les figures-clés ou encore les masses et la durée nécessaires à l’évolution de la société, dans un sens d’émancipation individuelle et collective, de dignité pour tou·tes, de justice sociale ou encore du respect du monde vivant.

La désobéissance civile continue à jouer un rôle indispensable au sein de notre société : comme le souligne le sociologue Albert Ogien [26], « cette forme d’action politique […] vient rappeler la démocratie à son principe : réaliser l’égalité, en étendant constamment la sphère des droits et libertés individuels. […] Elle parvient à transformer des problèmes ignorés en thèmes de mobilisation que les gouvernants se trouvent alors dans l’obligation de traiter. [27] » Selon lui, l’apport essentiel de la désobéissance civile est de rappeler « la nécessité de maintenir une certaine obstination dans la résistance à tout ce qui réduit et étouffe le contrôle qu’ils doivent exercer sur les décisions qui les concernent. Elle se présente donc comme l’expression brute du refus du conformisme et de la résignation devant l’ordre des choses établi. [28] » Que ce soit par l’exemple de désobéisseur·ses illustres et/ou contemporain·es, ou par leur propre participation à des actions de désobéissance civile (qui peuvent se concevoir à l’échelle d’un établissement scolaire jusqu’à celle d’une action mondiale, comme par exemple le mouvement « Youth for climate »), les adolescent·es gagnent ainsi à connaitre et expérimenter ce refus de la résignation devant l’injustice, car cela participe à leur capacité d’agir en tant que citoyen·nes.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles


Licence Creative Commons
Apprendre à désobéir ? La question de la désobéissance civile chez les jeunes de Caroline Leterme est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.



[1John Rawls (1921-2002) est un philosophe américain, qui a notamment proposé une théorie de la désobéissance civile. D’après lui, « le désobéisseur est un dissident, pas un délinquant. Il ne se désolidarise pas de la collectivité politique à laquelle il appartient, il refuse d’être complice. Ce n’est pas la loi qui doit dicter ce qui est juste, c’est ce qui est juste qui doit dicter la loi ».

LONDON, Ernest, 2017. « L’impératif de désobéissance (recension de l’ouvrage de Jean-Marie MULLER) ». Bibliothèque Fahrenheit 451 [en ligne]. 25 août 2017. [Consulté le 6 février 2021]. Disponible à l’adresse :

https://bibliothequefahrenheit.blogspot.com/2017/08/limperatif-de-desobeissance.html#more

[2LONDON, Ernest, 2017.

[3Ce critère de non-violence est complexe et peut mener à de riches débats : qu’est-ce que la violence, la non-violence ? Les perceptions peuvent varier d’un individu à l’autre, du contexte ou encore du point de vue.

Voir notamment QUINOA ASBL, 2020. Dezobeyi. Désobéir, un acte citoyen. Carnet d’accompagnement [en ligne], p. 55 et sv. [Consulté le 2 février 2021]. Disponible à l’adresse :

www.quinoa.be/wp-content/uploads/2018/10/Quinoa-Cahier_carnet.pdf

[4Lorsque la désobéissance est individuelle, on parlera plutôt d’objection de conscience.

QUINOA ASBL, 2020, p. 64.

[5PELENC, Jérôme, 2016. « La désobéissance civile, pour (re)trouver le chemin de la démocratie ». Barricade, culture d’alternatives [en ligne]. P. 26. [Consulté le 15 janvier 2021]. Disponible à l’adresse :

http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/2016_-_etude_-_la_desobeissance_civile_pour_retrouver_le_chemin_de_la_democratie.pdf

[6QUINOA ASBL, 2020, p. 63.

[7Par exemple en supprimant, en créant ou en respectant la loi, le décret, la directive ou la norme visée, ou, dans certains cas, en abandonnant le pouvoir. QUINOA ASBL, 2020, p. 55.

[8ONG d’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire, reconnu également comme organisation de jeunesse. Voir www.quinoa.be [Consulté le 16 mars 2021]

[9Sont ici évoquées les trois stratégies utiles à tout mouvement social : faire avec, sans ou contre le pouvoir. La désobéissance se situe dans les actions contre le pouvoir.

[10CHARLES, Damien, 2018. « La désobéissance civile à l’école ». éduquer [en ligne]. Juin 2018. N° 139, p. 21-23. [Consulté le 22 janvier 2021]. Disponible à l’adresse :

https://ligue-enseignement.be/la-desobeissance-civile-a-lecole/

[11Le jeu « Dezobeyi. Un acte citoyen » est disponible en téléchargement gratuit à l’adresse : http://www.quinoa.be/je-minforme-3/outils-pedagogiques/desobeir-un-acte-citoyen/ [Consulté le 16 mars 2021]
Des animations en classe sont proposées gratuitement par l’asbl Quinoa.

[12_ Cette citation et les suivantes sont extraites d’une interview de Pauline, animatrice, Quinoa asbl. 27 janvier 2021.

[13_ CHARLES, 2018.

[14_ Pour découvrir Youna Marette et ses engagements, voir la vidéo : https://fb.watch/4o0zjJI9vb/ [Consulté le 16 mars 2021]

[15_ Cette citation et les suivantes sont issues d’un interview de Youna MARETTE. 24 février 2021.

[16_ www.ongdba.org [Consulté le 16 mars 2021]

[17_ Oliver Maurel est auteur de plusieurs ouvrages et militant pour une éducation exempte de violence. Il est fondateur de l’OVEO (Observatoire de la violence éducative ordinaire : www.oveo.org ).

[18_ MAUREL, Olivier, 2021a. Communication écrite. 23 février 2021.

[19_ MAUREL, 2021a.

[20_ MAUREL, 2021a.

[21_ MAUREL, Olivier, 2021b. « L’obéissance est-elle une vertu ? » PEPS. Le magazine de la parentalité positive [en ligne]. 15 février 2021. [Consulté le 17 février 2021]. Disponible à l’adresse :

https://pepsmagazine.com/lobeissance-est-elle-une-vertu/

[22_ MAUREL, 2021a.

[23_ MAUREL, 2021a.

[24_ Notons brièvement, au sujet de la désobéissance en milieu scolaire, que « l’obéissance comme valeur structurante de la pédagogie est de plus en plus questionnée, mais elle reste néanmoins attendue de nos élèves. Dans ce contexte, valoriser la désobéissance peut sembler superflu, voire indésirable. »

CHARLES, Damien, 2018.

[25_ Jesper Juul (1948-2019), thérapeute familial danois, auteur et conférencier, cité sur www.familylab.fr [Consulté le 9 février 2021].

[26_ Albert Ogien est sociologue, directeur de recherches aux CNRS et enseignant à l’EHESS. Il a publié avec la philosophe Sandra Laugier l’ouvrage Pourquoi désobéir en démocratie ? (2011).

[27_ OGIEN, Albert, 2018. « La désobéissance civile comme vigie de la démocratie ». éduquer [en ligne]. Juin 2018. N° 139, p. 12-14. [Consulté le 18 février 2021]. Disponible à l’adresse :

https://ligue-enseignement.be/la-desobeissance-civile-comme-vigie-de-la-democratie/

[28_ OGIEN, Albert, 2018.



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