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Les adolescent.e.s et le sport : construire son identité dans un univers stéréotypé

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Les adolescent.e.s et le sport : construire son identité dans un univers stéréotypé
2019 | 12

Les pratiques sportives continuent à reproduire les différences sinon à pérenniser les ségrégations sexuées et les stéréotypes. Notre analyse en propose une réflexion à partir de deux témoignages, l’un d’une joueuse de rugby, l’autre d’une haltérophile.

Par Coralie Vankerkhoven 

Mots-clés : sport, genre, stéréotypes, identité

Les adolescent.e.s et le sport
Les jeux olympiques doivent être réservés aux hommes […] une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte. Pierre de Coubertin

Il y a eu les films « Billy Eliott », retraçant le choix d’un petit garçon pour la danse classique, ou encore « Million Dollar Baby » se centrant sur l’itinéraire d’une jeune boxeuse ; pas plus tard que l’année dernière, on a également vu la coupe mondiale de football féminin… De plus, actuellement, de nombreuses revendications dénoncent les stéréotypes de genre aboutissant à une domination patriarcale et l’on se rend bien compte que permettre à sa fille de s’habiller en pirate ou de jouer au pompier n’est pas suffisant pour acter une émancipation de fait.

A ce titre, l’espace sportif offre un miroir de ce que l’on attend et de l’un et de l’une que ce soit en terme de performance ou d’image corporelle avec en filigrane, le questionnement actuel sur ces mêmes attentes. Alors et même si en théorie les sports sont ouverts aux deux sexes, d’un côté, il y aurait les sports dits de « filles » comme la danse qu’elle soit classique ou non et ses dérivés comme la zumba, le yoga, … et de l’autre ceux présumés comme ceux des « garçons » tels que le foot, le rugby, la boxe, etc. soit des sports dits « virils ». Qu’on le dénonce, qu’on s’en indigne ou non, le sport reste historiquement un monde marqué par la construction du masculin et des épreuves de la virilité. Celui-ci s’est imposé comme doxa à laquelle les filles n’échappent pas.

Les enjeux du sport ne se limitent pas, loin s’en faut, au terrain sportif puisque s’interrogent aussi les modes d’appropriation et de constitution de son propre sexe et de sa différence au sein d’un discours plus général où prédomine encore l’image masculine. Mais il est aussi un fait que les débats actuels en insistant sur la parité interrogent aussi des disparités qui semblent de moins en moins légitimes. Les langues se délient autant pour dénoncer que revendiquer et par là-même conquérir des autres pratiques corporelles.

A la rencontre d’autres pratiques…

Plus particulièrement qu’en est-il quand des (jeunes) filles s’engagent dans des sports où les techniques corporelles sont historiquement et symboliquement ressenties comme masculines ? Dans cette période de délicate transition corporelle vers l’âge adulte sont-elles en butte aux (dé)considérations de leurs pairs ?

Pour ce faire, il nous a semblé intéressant d’interroger deux types de pratiques, l’une étant l’haltérophilie et l’autre le rugby, en ce sens que toutes deux, en étant dans des pratiques fortement connotées masculines, interrogent par là-même la porosité des sports dits « masculins » ou « féminins ». Ensuite, l’une se pratique de façon individuelle tandis que l’autre doit compter sur la cohésion de l’équipe.

Aborder ces jeunes filles sous l’angle du « genre » avec en toile de fond toutes les luttes passées pour la parité fait mesurer ce qui a été conquis et des changements de mentalités.

A ce titre, l’interpellation d’une jeune joueuse de rugby peut résumer une approche du sport moins militante mais pas sans effets : « ce sont nos mères qui ont ouvert la voie, nous, on essaie de mettre une égalité entre homme et femme ».

Dans cette optique, interroger leur pratique par le prisme du binaire masculin/féminin (pourquoi avoir choisi un sport de « mecs » ? comment vous voient les autres ?...) les interpelle en ce sens qu’elles ne se perçoivent pas dans cette lutte pour la reconnaissance ou dans une démarche militante sous-jacente car « pourquoi le rugby serait-il un sport de garçons ? ».

Dans les deux disciplines, les filles sont bien présentes et les préjugés (« violence » force, peur de se faire mal,…) viennent davantage d’une méconnaissance du sport en tant que tel qu’à ses connotations genrées.

Cette prise de distance par rapport à cette problématique s’explique aussi et au plus proche niveau par le soutien voire l’héritage familial et parental que ces jeunes ont pu trouver. Dans le cas des joueuses de rugby, celles interrogées attestaient d’une pratique familiale (père, mère, frères,…) tandis que notre jeune haltérophile, de par sa culture libanaise, s’inscrit dans une tradition orientale où le sport serait intellectuellement valorisé et où les sports de force et les compétences intellectuelles ne seraient pas mises en balance.

Il n’empêche que si ces jeunes sont confortées dans une dite normalité du fait du soutien familial, de leur équipe sportive, de leurs fréquentations (qui se ressemble s’assemble), bon an mal an, elles doivent composer avec la prégnance des images mentales précitées auparavant.

Car le regard des autres est présent du moins dans l’étonnement soit quand elles correspondent aux standards classiques : « les gens s’attendent à des filles « plus garçons », de plus je suis fine » ou soit quant elles s’en écartent : Alissa, l’haltérophile, reconnaît qu’il faut avoir un certain tempérament pour s’accorder non seulement d’un sport atypique mais aussi d’un corps modelé qui n’est plus dans la norme parce qu’ayant pris plus de masse musculaire.

Une sportive crossfiteuse rapportait dernièrement qu’en soulevant des barres, elle allait à l’encontre de la standardisation de la femme et qu’elle souhaitait que sa fille puisse faire de même. Car, dans le cas du « crossfit » ou des sports de force, le corps prend des formes plus musclées, plus « massives » qui dénotent par rapport aux images des filles des magazines.

L’inquiétude bien intentionnée qu’elles se fassent mal, qu’elles fassent violence à leur corps pourrait sous-entendre une fragilité intrinsèque quand bien même répètent-elles que l’haltérophilie ou le rugby ne sont pas violents et/ou ne font pas uniquement appel à la force.

Ce regard est aussi présent au sein même du club et « les garçons possèdent le sport… » rapporte cette jeune joueuse de rugby, en ce sens qu’ils ont possession du terrain et que les effets des mentalités sont encore prégnants : tandis que les filles iront naturellement voir les garçons en compétition, les garçons font « l’effort » d’y aller, comme les filles n’échappent pas aux remarques machistes.

L’on retrouve typiquement le problème de valorisation et la méconnaissance entraînant les raccourcis susdits. Toutes rapportent qu’elles doivent démontrer et démonter les tenants et aboutissants de leur sport et ce faisant, beaucoup plus se justifier et de cette justification quelque part illégitime naît la question de leur propre légitimité.

Ainsi, tout sous le signe d’avancée certaine et d’optimisme que soient ces rencontres, il n’empêche que rien n’est acquis pour autant.

Le sport, une affaire de mecs ?

Une étude récente de la Fédération Wallonie-Bruxelles (2016) [1] démontre que non seulement les pratiques sportives sont encore fortement ancrées dans cette répartition où les filles seront surreprésentées dans des sports connotés « féminins » mais que le contexte institutionnel (notamment l’accès aux fonctions d’entrainement et de direction) et la couverture médiatique tendent à redoubler l’effet de non-mixité. Par ailleurs que l’ADEPS participe au projet « ALL IN – Towards gender balance in sport – lancé par le Conseil de l’Europe et l’Union européenne, étude lancée dans 19 autres pays [2] en dit long sur la nécessité de politiques pertinentes et efficientes.

Car le sport fait partie des activités de loisirs où les stéréotypes de genre sont omniprésents et ce, historiquement et médiatiquement, puisque les apprentissages sportifs, en se focalisant autour de « la gestion de la puissance physique, de l’agressivité et de la violence, participent largement à la construction d’une masculinité « virile » hégémonique [3] ».

Au XXIème siècle, les enfants sont encore conditionnés « à une vision figée de la biologie et de leurs prétendus « goûts innés » : les garçons aimeraient la compétition et les sports de contact alors que les filles préféreraient les sports esthétiques de distanciation physique, comme la danse, par exemple » [4]. Qu’un enfant déroge aux sports hétéronormés, il y a de fortes chances qu’il suscite soupçons ou moqueries : « tapette » ou « garçon manqué », c’est selon.

Dans le même état d’esprit dénotant la valorisation masculine, une fille qui s’aventure sur des sports virils, aura la réputation d’ « en avoir »… Ainsi, les filles sportives ne seraient-elles pas soumises à la contrainte à la fois de maîtriser une gestualité « masculine » tout en prouvant leur appartenance à la gent féminine pour éviter la stigmatisation ? Cette ambiguïté se retrouve dans l’image médiatique des femmes sportives qui, quand elles font la une des journaux apparaissent souvent en robe de soirée. De même, un entraineur constate que sa vision des filles de rugby a changé quand il les a vues débarquer en talons et maquillées lors d’une soirée. « Il y a une hypersexualisation de la femme sportive qui reste un objet sexuel même quand elle gagne. Et cela ne donne pas forcément envie aux petites filles de faire de la compétition  [5] ».

Par ailleurs, la répartition de l’espace sur le terrain de récréation est aussi révélatrice des normes de genre puisque « naturellement », le terrain de foot occupe l’espace central tandis que les filles sont reléguées sur les côtés ou dans le coin marelle [6]. Plus basiquement, l’accessibilité est aussi à penser en termes d’infrastuctures : vestiaires, crénaux horaires, … Au sein même des activités de loisirs, les processus de socialisation sont gendrés et sans qu’ils ne s’en rendent compte, les professionnel.les ne portent pas le même regard sur les filles et les garçons  [7] », un regard que ces derniers peuvent intérioriser. Ainsi, une ancienne joueuse de hockey rapporte que les meilleurs coachs sportifs seraient davantage réservés aux équipes masculines tandis qu’une association de loisirs propose régulièrement des stages « Only boys » où le sport (type balle, VTT, …) est mis à l’honneur.

Enfin, Le rôle des médias vient faire caisse de résonnance et ce n’est que très récemment que ceux-ci ont couvert de façon significative un événement tel que la coupe de monde de football féminin, contribuant à faire émerger des icônes féminines et à donner l’envie aux filles de s’essayer à d’autres sports. Les marques ne s’y trompent d’ailleurs pas, flairant les nouvelles niches à explorer (cfr. Dream Crazier de Nike) tout en exploitant la lutte contre les discriminations.

La prégnance de ces images mentales est dès lors autant la cause que la conséquence de cette répartition ou d’un consensus social qui tend à perdurer.

Etre soi, être moi…

On souhaiterait évidemment que le sport – entre autres – dépasse l’enjeu politique, n’ait pas à aborder des questions de genre et que ce soient les valeurs de dépassement de soi et d’épanouissement qui l’emportent, il n’empêche que les pratiques sportives continuent à reproduire les différences sinon à pérenniser les ségrégations sexuées et les stéréotypes présents sur d’autres terrains que celui de rugby.

L’engouement pour le football féminin ou d’autres sports moins traditionnels (catch, boxe, ..) ne doit cependant pas occulter que cette percée progressive s’accompagne d’une sorte de nécessité à (se) justifier (de) ses choix sinon à dépasser l’aspect folklorique voire voyeuriste. Par conséquent, « donner aux filles les conditions de pouvoir décider de pratiquer le foot (ndlr. ou tout autre sport) sans craindre de se sentir illégitimes  [8] », sans s’auto-censurer, est une condition sine qua non à une véritable mixité, facteur d’émancipation pour tous.

Dans le chef de nos jeunes, ces contraintes ne sont pas nécessairement formalisées aussi explicitement mais elles sont néanmoins présentes et chacune d’elles doit s’accorder avec ce concept de féminité, terme à la fois évocateur, chargé d’imaginaire et à la fois extrêmement mouvant et mis en tension sur le terrain… des hommes.

Si ces dernières se donnent les moyens de dépasser les préjugés et de ne se mesurer qu’en terme d’efforts ou de réalisation de soi, le 9 septembre 2019, une jeune iranienne s’est immolée par le feu après avoir été condamnée à 6 mois de prison pour être entrée dans un stade de foot. Elle s’appelait Sahar Khodayari.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles



Licence Creative Commons
Les adolescent.e.s et le sport de Coralie Vankerkhoven est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


[1COLL., « La mixite filles/garçons dans le sport, les loisirs et à l’école – Etat des lieux », Fédération Wallonie-Bruxelles, septembre 2016.

[3Laurence Prudhomme-Poncet, « Christine MENNESSON, Être une femme dans le monde des hommes. Socialisation sportive et construction du genre, Paris, L’Harmattan, 2005, 365 pages. », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 24 | 2006, mis en ligne le 03 octobre 2007, consulté le 03 décembre 2019. URL :http://journals.openedition.org/clio/5012

[4NAVES, M.-C, La place des femmes dans le football, un enjeu démocratique et social, Le Monde, 30 juin 2018.

[5Propos de Julien Jappert, président de Think Tank Sport et Citoyenneté, in” Y a-t-il des sports de filles et des sports de garçons ?”, La Croix, 25 avril 2017

[6ibidem.

[7Coll., La mixité filles/garçon dans le sport, les loisirs et à l’école, étude de la Direction de l’Egalité des chances, Fédération Wallonie-Bruxelles, étude de 2016

[8NAVES, M.-C., “La place des femmes dans le football, un enjeu démocratique et social”, le Monde, 30 juin 2018



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