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Intimité et pudeur chez l’enfant
2019 | 10

Sur base du développement global de l’enfant et de son apprentissage de l’intimité, il nous a semblé intéressant, dans cette analyse, d’aborder la question de l’intimité et de la pudeur chez l’enfant. Il est en effet intéressant de noter que le sentiment d’avoir un corps à soi, un corps porteur d’identité, dont notamment nous avons la jouissance et le contrôle, n’est pas inné.

Mots-clés : intimité, pudeur, identité, développement, nudité, enfant, corps

Par Annick Faniel

Intimité et pudeur chez l’enfant

En ce mois d’août 2019, la journaliste Elodie Blogie, du journal Le Soir, nous interviewe dans le cadre d’un article sur le rapport des enfants à la nudité [1]. Elle part notamment d’une observation d’enfants d’environ 8-10 ans visitant un musée, lors de laquelle elle remarque une série de rires et une gêne exprimée à la vue de nus, sculptures ou tableaux. Sur base du développement global de l’enfant et de son apprentissage de l’intimité, il nous a semblé intéressant de prolonger la réflexion au sein de cette analyse. Il est en effet intéressant de noter que le sentiment d’avoir un corps à soi, un corps porteur d’identité, dont notamment nous avons la jouissance et le contrôle, n’est pas inné.

Qu’est-ce qu’avoir un corps à soi ?

Au sein de nos formations sur le développement global de l’enfant, nous insistons sur le fait que l’individu est un être de sensations et de plaisir dès sa naissance. Mu par une pulsion de vie et une curiosité naturelle, dès sa plus petite enfance, le bébé en bonne santé physique et mentale, explore, teste, cherche, de façon à comprendre tant l’environnement qui l’entoure que son propre corps et l’ensemble de son développement. Le bébé est ainsi traversé de sensations, mais également d’émotions, qu’il va apprendre à comprendre, à reconnaître puis à gérer à travers son développement physique, psychique et affectif. Une de nos analyses antérieures sur le massage des bébés [2] révèle par exemple que celui-ci permet au bébé de prendre conscience des limites de son corps, tout comme le fait de lui nommer oralement les différentes parties de son corps pour qu’il puisse les assimiler. En effet, il n’a pas immédiatement souci de ce qu’il est physiquement. C’est en prenant peu à peu conscience de son corps et des autres qu’il pourra construire son intimité.

L’intimité corporelle

L’intimité peut être décrite comme un espace intime délimité pour et par l’enfant lui-même, espace reconnu et respecté par les autres, où il se sent bien et chez lui. La psychologue Régine Prat [3] la définit comme l’ « enveloppe personnelle de chacun [4] ». Il s’agit d’un endroit de confort et d’aisance où il a la possibilité de s’isoler et communiquer librement en modulant son dedans/dehors ainsi qu’en contrôlant ses limites d’inconfort [5]. L’enfant peut dès lors renforcer ce sentiment d’être lui-même et d’avoir un corps séparé de l’autre mais aussi en lien avec l’autre. Le contrôle qu’il a sur son espace, de pouvoir le partager ou non avec une autre personne peut lui procurer un sentiment de bien-être et de retrouvailles avec lui-même. Par ailleurs, il aura la liberté et la possibilité de faire ses propres choix [6]. Il peut notamment décider ce qu’il montre de lui, ce qu’il garde pour lui et ce qu’il garde en lui. Il peut ainsi avoir des secrets, contenir en lui des affects, des sensations, des sentiments. Il peut aussi dissimuler des parties de son corps. Il est alors souvent dit « qu’il grandit ».

Notons toutefois que « l’intimité se construit par le toucher et les relations non intrusives, dès les premières semaines [7] ». Il est, en effet, essentiel, selon Régine Prat, d’aider un enfant à construire son intimité en lui permettant d’être « acteur » dès sa naissance, quel que soit son âge, en fonction de ses capacités. En d’autres termes, il doit pouvoir avoir le choix, par exemple, de saisir un hochet, d’ouvrir ou de fermer sa main, de regarder autour de lui ou de fermer les yeux, etc. A contrario, si « on le prend, on l’attrape, on l’habille, on le fait pour son bien, il ne peut pas le faire tout seul, mais on ne l’aide en aucun cas à se développer en tant qu’acteur de sa vie [8] ». Selon Julie Delalande, anthropologue de l’enfance et de la jeunesse, « un enfant est acteur quand un adulte reconnait sa capacité d’agir, l’autorise à exercer sa puissance d’agir sur son environnement. C’est un individu susceptible d’apporter sa part au jeu social, susceptible d’être à l’initiative d’actes et de pensées qui participent à construire notre société et qui font l’objet de considérations par les adultes égales à celles qu’ils donnent à leurs initiatives d’adultes [9] ». L’intimité corporelle se construit dès lors que l’enfant a la capacité d’investir son corps comme sien, différencié, individualisé, séparé du corps de l’autre. L’intimité fait donc partie du processus de la construction identitaire. Avoir un corps à soi, pouvoir en prendre en soin, et avoir le souci de l’autre.

La pudeur

Dans l’apprentissage de son intimité, pour développer puis préserver son intimité, l’enfant va généralement adopter des comportements pudiques qui lui seront propres, de façon à maintenir le respect de l’autre mais également de lui-même. Si l’on observe les étapes du développement global de l’enfant, il est communément noté que la pudeur se manifeste chez l’enfant environ vers l’âge de 4-5 ans, lorsqu’il commence à s’ouvrir davantage à l’univers de l’autre et à prendre conscience de son identité propre. Et elle gagne en manifestation vers l’âge de 7-8 ans, quand l’enfant comprend bien ce qu’est l’espace intime et sait respecter les limites entre lui et les autres.

La pudeur reste liée aux conséquences psychiques de la découverte des différences des sexes. Elle se développe de manière différente selon certaines caractéristiques : le sexe de l’enfant, son âge, sa structure et les facteurs externes ou internes. D’après la psychanalyste Monique Selz, si la pudeur apparaît avant la puberté, c’est le résultat d’une bonne autonomie psychique qui se construit. La psychanalyste précise également que la pudeur a pour but de déterminer une limite entre les individus, un espace propre à chacun, un lieu de son intériorité reconnue et respectée [10]. La limite est relative à chaque individu. « Une manière d’exprimer la pudeur se situe toujours entre nos frontières et celles des autres et entre l’individuel et le collectif. Pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait frontière et donc barrière, seuil, ou, à tout le moins, ligne de démarcation [11] ».

Une définition unique de la pudeur est toutefois difficile à donner [12]. Elle fait partie d’un vaste champ, elle ne fait pas seulement partie du domaine sexuel mais comprend également les attitudes et la pensée. Elle est donc « liée au corps, à la sexualité, et au rapport à l’autre, régi par des règles de comportement à adopter en société [13] ». Il s’agit d’un comportement, d’une attitude de retenue, empêchant de dire ou de faire ce qui peut choquer les codes sociaux. « Elle sécrète de l’espace entre les êtres et apparaît comme un prélude à l’entente intime comme à la vie sociale [14] ».

L’influence de l’environnement familial et culturel

Comme l’écrit Elodie Blogie dans son article, le niveau de pudeur peut varier selon les familles et les cultures. Les autrices au sein de la revue Petite enfance [15] le décrivent clairement : certaines familles trouvent, par exemple, « naturel de se montrer nu ». Dans d’autres familles, par contre, « la nudité à la maison n’est pas acceptable », notamment à cause de valeurs familiales, culturelles ou religieuses ; d’autres familles encore considèrent que le corps doit être caché, la nudité étant un sujet tabou. Ainsi, comme le souligne Jean-Paul Matot, pédopsychiatre, le petit enfant va apprendre par imitation : « il va prendre, en fonction de la manière dont il aime jouer avec ce qui est interdit ou autorisé, encouragé ou inhibé par les parents [16] ». Par la suite, l’enfant, en se socialisant, s’ouvre et découvre d’autres réalités, d’autres personnes, d’autres façons de faire. Jean-Paul Matot parle d’une « complexification du monde », caractérisée par la richesse et l’enrichissement croissant de son expérience, mais aussi de la symbolisation qui apparaît au cours de son développement. S’il est accompagné, il va apprendre peu à peu à « canaliser de lui-même toute cette vitalité pour que les différents domaines puissent se développer de leur manière [17] ». C’est au cours de cette canalisation qu’il va construire son intimité, à partir de ses expériences personnelles et de son environnement familial et social. A tire d’exemple concernant la construction de son identité sexuée, il est intéressant de rappeler l’expérience effectuée par Anne Dafflon-Novelle sur la construction de l’identité sexuée de l’enfant qui révèle qu’il ou elle est capable d’identifier une activité, une profession ou un comportement au filtre des appartenances sexuées dès 2-3 ans [18]. Outre l’objectif premier de cette recherche, centré sur la socialisation genrée, cette expérience a ceci d’intéressant qu’elle montre que l’enfant, désireux de pouvoir comprendre et évoluer dans le monde qui l’entoure, en intègre rapidement les codes sociaux et culturels. Cela nous amène à souligner et rappeler l’importance et l’impact du contexte familial, social et culturel sur le développement de l’enfant, notamment concernant le processus lié à l’intimité et son rapport à la pudeur.

Aujourd’hui, la pudeur est liée au respect de soi, de son intimité. Comme nous l’avons vu au sein de cette analyse, celle-ci est également envisagée sous le signe de la maitrise de son propre corps et du rapport à l’autre. Au vu de la diversité des normes familiales et culturelles, mais également de son développement global et de ses expériences diverses et singulières en la matière, chaque enfant aura sa manière de se comporter face à la pudeur et à l’intimité. Il s’agit pour lui d’un processus d’apprentissage qui commence dès sa naissance et qui, le soulignent les professionnel.le.s de cette analyse, doit être accompagné par l’adulte, parent ou professionnel.l.e de l’enfance. Accompagner un enfant dans la construction de son intimité implique tout d’abord de le rendre acteur/trice de sa vie, de le laisser explorer et découvrir par lui-même, mais également de prendre en compte son contexte culturel et familial afin de comprendre ses comportements et d’y donner un sens pour adapter nos attitudes éducatives. Par ailleurs, si nous reprenons le témoignage de l’introduction de notre analyse d’une visite d’un musée par des enfants de 8-10 ans, il est intéressant de souligner que ce n’est pas la nudité en soi qui peut être problématique pour les enfants, mais, outre l’attitude des adultes, c’est le contexte dans lequel la nudité prend place. La nudité dans un musée, dans l’art en général, n’est généralement pas neutre, elle interroge sur la pudeur et la beauté du corps humain. Dès lors, au sein d’un groupe, qui plus est un groupe d’enfants, souvent traversés de questions identitaires et en lien avec la pudeur et l’intimité, la vue du nu peut générer une certaine gêne.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Annexe :

"Pourquoi vous riez ?"
"Ils sont tout nus !"

Par Elodie Blogie, Le Soir, vendredi 02 août 2019



Licence Creative Commons
Intimité et pudeur chez l’enfant de Annick Faniel est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.



[1Voir l’article en annexe de cette analyse.

[2Le « massage bébé » : un outil d’aide au développement du lien d’attachement parents-enfant, par Annick Faniel, CERE asbl, décembre 2015 : http://www.cere-asbl.be/spip.php?article48 (dernière consultation le 20 septembre 2019)

[3Régine Prat est psychologue et psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris.

[4Voir à ce sujet la vidéo : « L’intimité : une modalité qui se construit dès les premières semaines », interview de Régine Prat, Yapaka : http://www.yapaka.be/video/video-lintimite-une-modalite-qui-se-construit-des-les-premieres-semaines (dernière consultation le 30 août 2019)

[5Frésard Nadège : « Pudeur et intimité en collectivité, avec les enfants de 6-12 ans. Quel regard porter en tant que professionnel ? », mémoire, Ecole Supérieure Domaine Social Valais, Suisse, octobre 2015, p.11 : http://doc.rero.ch/record/278383/files/Fresard_N_2016.pdf (dernière consultation le 30 août 2019)

[6Frésard Nadège : « Pudeur et intimité en collectivité, avec les enfants de 6-12 ans. Quel regard porter en tant que professionnel ? »,…, p.11.

[7« L’intimité : une modalité qui se construit dès les premières semaines », interview de Régine Prat, Yapaka : http://www.yapaka.be/video/video-lintimite-une-modalite-qui-se-construit-des-les-premieres-semaines (dernière consultation le 30 août 2019)

[8Voir à ce sujet la vidéo : « L’intimité : une modalité qui se construit dès les premières semaines »,…

[9Delalande Julie : « Le concept d’enfant acteur est-il déjà périmé ? Réflexions sur les ouvertures possibles pour un concept toujours à questionner », in AnthropoChildren, n°4, janvier 2014 : https://popups.uliege.be/2034-8517/index.php?id=1927 (dernière consultation le 20 septembre 2019)

[10Voir Selz, Monique : « La pudeur, un lieu de liberté » : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2004-2-page-699.htm (dernière consultation le 30 août 2019)

[11Ibidem

[12Voir pour plus d’informations sur les définitions et l’historique de la pudeur : Deschodt, Gaëlle : « La pudeur, un bilan », 2010 : https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2010-1-page-95.htm (dernière consultation le 30 août 2019)

[13Ibidem

[14Ibidem

[15Juillerat B., Weber-Jobé M. : « Apprentissage de la pudeur. Le regard des animatrices en éducation sexuelle », in « Intimité et sexualité de l’enfant en collectivité », La revue Petite enfance, éditrice : Brigitte Praplan Chastonay, Suisse, n°92, décembre 2004, p. 16-17 : http://crede-vd.ch/wp-content/uploads/2016/07/RPE_92_Sexualite.pdf (dernière consultation le 20 septembre 2019)

[16Extrait de l’interview de Jean-Paul Matot : « Comment se construisent la pudeur et l’intimité chez l’enfant », Yapaka, 1’09” : http://www.yapaka.be/video/video-comment-se-construisent-la-pudeur-et-lintimite-chez-lenfant (dernière consultation le 20 septembre 2019)

[17Ibidem, 3’40”

[18Voir notre analyse : « L’identité sexuée et la socialisation différenciée chez les tout-petits », par Annick Faniel, CERE asbl, septembre 2015 : http://www.cere-asbl.be/spip.php?article51 (dernière consultation le 20 septembre 2019)



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