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Familles et enfants mobilisés pour le climat : le (r)éveil d’une citoyenneté active
2019 | 03
« Je suis venu parce qu’il faut sauver notre planète.
 
On ne peut pas rester comme ça, sinon on va tous mourir ! »
 
Alexandre, 8 ans

Par Caroline Leterme

Mots-clés : climat, citoyenneté, pollution, politique, réchauffement, éducation

Familles et enfants mobilisés pour le climat : le (r)éveil d’une citoyenneté active

Le 2 décembre 2018, plus de 65 000 personnes marchent pour le climat à Bruxelles. Le 27 janvier 2019, ils sont 70 000 à participer à une nouvelle marche [1]. L’atmosphère y est familiale : beaucoup de gens sont venus avec des enfants ; les adolescents sont nombreux [2].

Pour la présente analyse, nous avons souhaité sonder les enfants présents à la marche sur leur compréhension des enjeux, et mieux cerner les motivations des parents qui les y emmènent. Les réflexions qui suivent sont le fruit d’une mise en perspective de propos recueillis auprès d’une dizaine de familles présentes le 27 janvier, et plus spécifiquement, d’enfants de moins de douze ans et leurs parents [3].

Globalement, il nous semble pouvoir déceler diverses implications de la mobilisation actuelle sur l’exercice de la parentalité et de l’éducation. Nous montrerons comment ce (r)éveil citoyen autour du climat peut influer sur trois dimensions de la parentalité : la dimension quotidienne, matérielle et concrète (les « petits gestes »), la dimension politique (manifester, s’engager) et enfin la dimension existentielle ou spirituelle (la question du sens).

Pourquoi sont-ils là ?

Parole aux enfants, tout d’abord. S’ils sont venus manifester, c’est « pour que la terre ne soit pas toute cassée et qu’on puisse encore y rester », résume Baptiste (9 ans). Basile (11 ans) est venu de Namur « pour sauver la planète » ; il voudrait « que tout redevienne comme avant, pour les animaux et les hommes ». Julien (8 ans), est venu en train de Liège avec sa pancarte « la nature, respectez-la ! ». Elsa (12 ans) et son frère Sacha (10 ans) sont venus avec leur papa pour réclamer « que les politiques essaient de faire quelque chose, parce que pour le moment ils ne font rien ».

Les motivations des parents qui les accompagnent se résument comme suit : tout d’abord, ils veulent montrer à leur progéniture que l’on peut agir. Il s’agit donc de favoriser concrètement l’apprentissage d’une citoyenneté active, éventuellement teintée d’une dimension de militantisme pour certains. Ils souhaitent également soutenir les enfants dans leurs préoccupations qu’ils partagent – la protection de la nature, la disparition d’animaux... –. Enfin, ils soulignent « l’urgence d’agir », et donc de montrer, par une mobilisation massive, que l’on est nombreux à souhaiter des changements dans la gestion de l’urgence climatique.

La part des « familles colibris » : les petits gestes du quotidien

Nous avons demandé aux enfants s’ils faisaient quelque chose pour le climat en dehors de leur présence à la marche : « ne pas jeter des papiers ou déchets par terre » et « essayer d’aller le moins possible en voiture, mais à pied, à vélo ou en transports en commun » (Elsa, 12 ans et Sacha, 10 ans) ; « on essaie de ne pas polluer : on éteint la lumière, on essaie d’aller moins en voiture... » (Alexandre, 8 ans) ; « on va au magasin avec un sac en tissu et avec des bocaux qu’on peut reprendre dans le même sac » (Janna, 8 ans) ; « on va tout le temps à pied à l’école » (Emilie, 9 ans) ; « on va acheter à manger en face de chez nous, à la boulangerie et à la boucherie » (Jeanne, 6 ans).

Ainsi, le nécessaire devoir d’éduquer au « moins de » a surgi dans le quotidien de nombreuses familles. Tous les enfants interrogés nous parlent, dans les solutions à mettre en place (qu’ils pratiquent déjà ou non) de changements d’habitudes à opérer dans le sens d’une réduction : moins de pollution, moins de voiture, moins de déchets, moins de plastique, moins de viande, moins de produits nocifs pour l’environnement...

Si de tout temps a pu exister la préoccupation (d’ordre financier et/ou moral) de ne pas gaspiller, ici, il s’agit bien d’un nouvel impératif qui émerge pour les parents. Diminuer volontairement sa consommation, même si on a les moyens, participe désormais à la lutte contre le réchauffement climatique... Les parents conscientisés ont donc aujourd’hui la (nouvelle) tâche de montrer les limites et travers de la société de surconsommation, en insistant notamment sur le leurre de la fausse abondance qui nous entoure – donnée à voir à tous, dont les enfants... – mais qui n’existe qu’au prix d’un dramatique épuisement des ressources naturelles.

Soulignons à cet égard un risque de dérive dans la sensibilisation aux « gestes pour sauver la planète » qui accompagne désormais les enfants et les jeunes : la culpabilisation. Une belle-mère observe qu’à force de parler de leurs convictions aux enfants, ceux-ci rentrent dans des jugements, et disent « ah ça c’est pas bien ! » de personnes qui, par exemple, utilisent leur voiture ou mangent beaucoup de viande... Il reste compliqué, à ses yeux, de partager et vivre ses convictions sans rentrer dans le jugement de l’autre – « d’autant plus que ce sont des petits gestes qu’on peut poser, mais que cela ne résout pas tous les problèmes : il y a des décisions collectives à prendre au niveau du système ».

De même, un préadolescent [4] pense qu’il faudrait « donner une bonne leçon à tout le monde, il faudrait qu’il y ait une grosse amende pour ceux qui jettent leurs déchets par terre, parce qu’on en a ras-le-bol ». Certains enfants ou jeunes semblent ainsi endosser (ou faire endosser à leurs semblables) une plus ou moins forte culpabilité concernant l’état de la planète à cause de déchets jetés par terre, voire de rondelles de saucisson sur leurs tartines... Cette posture nous rappelle la (complexe et difficile) tâche d’intégrer, dans toute démarche de sensibilisation des enfants aux enjeux actuels, une nécessaire dénonciation de l’individualisation de la lutte contre le réchauffement climatique au profit de la protection des multinationales et autres acteurs de l’économie capitaliste... se veuillent-ils de plus en plus verts
 [5]. Car « la situation est telle désormais que, si nous tenons à la vie, rien n’est plus urgent que de prendre peur et de se battre de toutes nos forces pour tenter d’en finir au plus tôt avec cette forme de vie sociale dévastatrice que nous appelons capitalisme [6] ». Mais tout cela n’est guère concret pour les enfants et ne peut se faire que progressivement : « les défis sont bien au-delà des gestes quotidiens : industries, lobbyings, multinationales, globalisation, capitalisme... les enfants ne sont pas conscients de tout cela et c’est difficile de leur expliquer ! », souligne un papa.

(R)éveil d’une citoyenneté active et politisation de l’éducation

Nous en arrivons ainsi à la dimension politique de la parentalité, qui est très nettement soulignée et assumée par les parents interrogés. Cela transparait aussi dans les paroles d’enfants : en les questionnant sur ce qu’ils aimeraient dire aux décideurs de notre pays, les enfants expriment – avec des mots ou des exemples qui paraissent forcément maladroits (insuffisants, naïfs) – qu’au-delà des gestes individuels, agir au niveau global est urgent. Ils semblent ainsi avoir été sensibilisés au fait que, si les gestes du quotidien sont utiles, ils doivent être couplés à des actions collectives menées dans l’intérêt général. Car comme le rappelle par exemple Isabelle Attard [7], l’impact des changements individuels restera insuffisant comparé à celui de l’industrie et de l’agriculture intensive, et donc « notre survie dépend du collectif  [8] ».

Cette urgence de la lutte contre le réchauffement climatique suscite donc le réveil d’une citoyenneté active chez les adultes [9]. En même temps, ils ont la volonté d’éveiller cette citoyenneté active chez leurs enfants. La dimension éducative est donc centrale dans leur démarche : marcher pour le climat avec ses enfants, c’est aussi (ou avant tout) leur montrer que l’on peut se mobiliser et revendiquer haut et fort dans la rue les changements politiques que l’on souhaite. On peut donc parler d’une « politisation de l’éducation » qui est en train de s’effectuer (ou se renforcer) dans les familles sensibles à la lutte contre le réchauffement climatique [10].

La question du sens : comment vivre l’incertitude de notre avenir ?

En cette période de transition(s), « une autre lucidité s’installe. Le système cesse d’être une hydre aveugle. Il apparait plutôt comme la résultante de choix et de compromis, de dynamiques identifiables et de résistances latérales qui impactent le mouvement de l’ensemble », signale le philosophe Pascal Chabot. Qui indique aussi que « toute phase de transition met à nu la mécanique de l’ensemble. La question est (...) de se demander quelle est la nouvelle direction [11]  ».

Jongler soi-même avec la complexité de la situation tout en supportant les tensions entre les actions possibles et notre relative impuissance dans le cadre d’un système qui nous échappe... Se mobiliser et agir, sans se laisser miner par l’ampleur des « modifications profondes et irréversibles du corps céleste qui nous abrite [12] »... Ou encore « refuser la fatalité et chercher, en tâtonnant, en réfléchissant et en expérimentant, quelles voies pourraient être praticables [13] » : les parents, comme tout citoyen, ont désormais à relever individuellement et (surtout) collectivement ces défis, tout en réfléchissant aux manières d’inclure les enfants dans ces démarches et cette conscientisation progressive, qui les touchent eux-mêmes au même titre que leurs enfants. Le défi semble être de continuer à assurer à leurs enfants un cadre suffisamment sécurisant... tout en trouvant les mots justes pour partager les informations et convictions sur les enjeux climatiques.


« Les enfants, avant qu’ils ne soient écrasés par le cynisme, sont des visionnaires naturels. Ils peuvent vous dire clairement et fermement à quoi le monde devrait ressembler. Il ne devrait y avoir ni guerre, ni pollution, ni cruauté, ni enfants affamés. Il devrait y avoir de la musique, du plaisir, de la beauté et beaucoup, beaucoup de nature [14] », écrivait Donella Meadows dans les années 1990 [15]. Ainsi, le réveil actuel ne devrait pas être que politique ; la dimension spirituelle – le sens de notre présence sur la terre et notre vision du monde – nous parait également essentielle à approfondir avec les enfants.

Et si cette crise sans précédant, couplée à une angoisse existentielle parfois accablante, était aussi l’occasion pour les parents de réhumaniser leur vision de la vie, en compagnie de leurs enfants ? Yves-Marie Abraham, professeur de sociologie à Montréal et auteur d’un récent article sur la prégnance actuelle de la question écologique, semble en tout cas y inviter en ces termes : « Alors que nous sommes en train de redécouvrir à nos dépens que nos corps sont constitués de cette eau, de cet air et de cette terre que nous polluons et détruisons sans vergogne, il est plus que temps de définir autrement notre rapport à la nature. Il s’agit (...) d’admettre que nous en faisons étroitement partie (...). Adopter ce slogan écologiste radical serait un bon début : ’Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend [16] !’ »

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles



Licence Creative Commons
Familles et enfants mobilisés pour le climat : le (r)éveil d’une citoyenneté active de Caroline Leterme est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


[1Les chiffres sont tirés de l’article « 70 000 personnes ’plus chaudes que le climat’ présentes à la Marche à Bruxelles », https://www.lesoir.be/203120/article/2019-01-27/70000-personnes-plus-chaudes-que-le-climat-presentes-la-marche-bruxelles, (consulté le 28/01/2019)

[2JT de la RTBF du 27/01/2019 à 19h30, https://www.rtbf.be/auvio/detail_jt-19h30?id=2452754, (consulté le 28/01/2019)

[3Nous ne prétendons donc à aucune exhaustivité, mais bien à un instantané reflétant les préoccupations et motivations des familles participant au mouvement des actuelles marches pour le climat.

[4Valentin (12 ans) est venu avec un groupe de la Maison des Jeunes de Florennes

[5Nicolas Cassaux n’y va pas par quatre chemins : « L’État capitaliste repose, au même titre que la civilisation industrielle, sur le pillage et la destruction de la planète, sur les hiérarchies sociales, sur l’exploitation sociale, les inégalités et les oppressions ». Il dénonce ainsi longuement l’hypocrisie des industries dites « vertes », un non-sens selon lui. Voir, [en ligne], http://partage-le.com/2018/10/quelques-petits-problemes-concernant-le-discours-daurelien-barrau-par-nicolas-casaux/, (consulté le 4/03/2019)

[6Yves-Marie Abraham, « Le climat se réchauffe, gardons la tête froide ! », [en ligne], https://reporterre.net/Le-climat-se-rechauffe-gardons-la-tete-froide (consulté le 4/03/2019)

[7Isabelle Attard est une archéozoologue, directrice de musée et femme politique française.

[8« Transition écologique : faire sa part ou faire le nécessaire ? », [en ligne], https://reporterre.net/Transition-ecologique-faire-sa-part-ou-faire-le-necessaire (consulté le 4/03/2019)

Voir également, à ce sujet, l’indispensable article de Derrick Jensen « Oubliez les douches courtes ! », http://partage-le.com/2015/03/oubliez-les-douches-courtes-derrick-jensen/, (consulté le 4/03/2019)

[9Certains parents interrogés participent à une manifestation pour la première fois. Une grand-mère fait le parallèle avec sa présence il y a 50 ans lors des manifestations contre la bombe atomique...

[10Certains parents mentionnent par ailleurs expressément qu’ils veulent inculquer la possibilité de s’engager et de manifester, au-delà de la cause climatique.

[11Pascal Chabot, L’âge des transitions, Presses Universitaires de France, 2015, p. 36

[12Yves-Marie Abraham, « Le climat se réchauffe, gardons la tête froide ! ». Voir, [en ligne], https://reporterre.net/Le-climat-se-rechauffe-gardons-la-tete-froide (consulté le 4/03/2019)

[13Pascal Chabot, L’âge des transitions, … p. 43

[14Donella Meadows, extrait (traduit librement) de « Envisioning a Sustainable World », écrit pour le « Third Biennial Meeting of the International Society for Ecological Economics », 24-28 octobre 1994, San José, Costa Rica, [en ligne], http://donellameadows.org/archives/envisioning-a-sustainable-world/ (consulté le 01/02/2019)

[15Donella Meadows (1941-2001) fut une écologiste pionnière, enseignante et auteure. Elle est surtout célèbre pour avoir coécrit avec son mari Dennis Meadows, Jorgen Randers et William Behrens le rapport « Halte à la croissance ? », publié en 1972.

[16Yves-Marie Abraham, « Le climat se réchauffe, gardons la tête froide ! »



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